Société d’information piège de la pensée

Un passage d’un de mes romans favoris, « L’histoire sans fin » de l’auteur allemand Michael Ende, représentent selon moi la difficulté de penser dans ce moment particulier de la révolution des sociétés d’information.

Le regard d’un Sphinx n’a aucun rapport avec celui de toute autre créature. Nous deux, et tous les autres, de même, nous percevons les choses par notre regard. Nous voyons le monde. Tandis que que les Sphinx ne voient rien, en un sens ils sont aveugles. Leurs yeux ont en revanche une fonction d’émetteur. Et qu’est-ce que tu crois qu’ils émettent ? Toutes les énigmes de l’univers. Voila pourquoi les deux Sphinx se regardent constamment l’un l’autre. Car seul un Sphinx peut soutenir le regard d’un autre Sphinx. Et maintenant, imagine-toi ce qui advient à celui qui ose s’interposer dans cet échange de regards ! Il se fige instantanément et ne peut plus bouger avant d’avoir résolu toutes les énigmes de l’univers.

Bombardé par les informations, il semble difficile de réfléchir. On reste passif dans la production. On a tant à découvrir qu’on ne s’exprime plus. L’image du hérisson face aux phares d’une voiture est aussi parlant.

Un autre passage est assez symptômatique de la difficulté à créer.

II y avait là un grand rassemblement de gens, hommes et femmes, jeunes et vieux, plus bizarrement
vêtus les uns que les autres, et qui ne se parlaient pas. Chacun était plongé en lui-même. Sur le sol était éparpillée une grande quantité de gros dés, et les six faces de chaque dé portaient des lettres. Ces gens étaient occupés à mélanger sans cesse ces dés, puis à les regarder fixement. « Que font-ils là? murmura Bastien. Qu’est-ce que
c’est que ce jeu? Comment s’appelle-t-il?

– C’est le jeu des probabilités », répondit Argax fit un signe aux joueurs et s’écria : « Bravo, mes enfants! Continuez comme cela! Surtout ne vous découragez pas! »

Puis il se retourna vers Bastien et lui murmura à l’oreille :

« Ils ne peuvent plus rien raconter, Ils ont perdu la parole. C’est pour cela que j’ai imaginé pour eux ce jeu. Il les occupe, comme tu vois. Et il est tres facile. Si tu y réfléchis, tu conviendras que toutes les histoires du monde se limitent finalement à vingt-six lettres. Les lettres sont toujours les mêmes, seule leur combinaison change. A partir des lettres, on forme des mots, à partir des mots, des phrases, à partir des phrases, des chapitres, à partir des chapitres, des histoires. Alors regarde : Que vois-tu là? »

Bastien lut :

H G I K L O P C H K L O
R J K M F V B Q E Z A I H G T Y I U L J GV
R F G B N J K L O I T
G B L J D X Q Z T U P Y T E L M B
Y F C V X E T U I J
U J B V C X W H G F D S S
Y G V L I O P M F D C X W B N
U H B G T F D C S X W U J K O L M P H G
Y G T R E Z S A O S A

« Oui, ricana Argax, c’est comme ça la plupart du temps. Mais quand on y joue très longtemps, à longueur d’année, il arrive parfois que des mots surgissent par hasard. Pas nécessairement des mots spirituels, mais en tout cas des mots. Et si l’on continue à jouer cent ans, mille ans, cent mille ans, alors, selon toute vraisemblance, on doit bien voir surgir par hasard, une fois ou l’autre, un poème. Et si l’on y joue éternellement, tous les poèmes, toutes les histoires possibles doivent nécessairement surgir de même que cette histoire dans laquelle nous sommes précisément entrain de converser ensemble. C’est logique non ?– C’est le jeu des probabilités », répondit Argax fit un signe aux joueurs et s’écria : « Bravo, mes enfants! Continuez comme cela! Surtout ne vous découragez pas! »

Post précédemment publié en 2007, toujours d’actualité

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