Un monde sans droit international vers une 3ème guerre mondiale ?

Le monde intellectuel semble assez inquiet face à l’arrivée de Donald Trump pour un 2ème mandat en tant que président des Etats-Unis d’Amérique. Une sorte de désillusion en matière de relations internationales. Alors que le New York Time s’interroge sur la crise constitutionnelle que représente ce nouveau mandat où le pouvoir personnel du président pourrait remettre en cause le système historique Etats uniens de balance of powers, le doute à l’international semble s’installer concernant l’efficacité du droit international alors que Donald Trump a successivement questionné la souveraineté du Canada, du Danemark sur le Groenland ou de la communauté palestinienne voir isaëlienne sur Gaza.

(c) AREND VAN DAM 2025, dessinateur membre de Cartooniste for Peace

J’ai néanmoins retenu une intervention positive du spécialiste Bertrand Badie lors de l’émission l’Esprit public sur France culture du 9 février 2025 (38:00).

Je voulais intervenir car je voudrais donner un point de vue un peu différent de ce qui a été dit. Biensûr on est tous d’accord sur cette affichage de la puissance et de la force, c’était notre consensus de tout à l’heure avec tout ce que cela impliquait.

Il faut pas non plus tomber dans l’excès inverse, je suis un peu irrité d’entendre parler de retour de la force, de la puissance. On adore entendre les commentateurs parler de retour. La force n’a jamais quitté la scène internationale. Les Etats Unis sont intervenus au Vietnam, en Afghanistan, en Irak, en Somalie, en république dominicaine. La France est intervenue au moins 50 fois en Afrique depuis la décolonisation. Ne parlons pas de l’URSS et la Russie etc. Il faut quand même garder un peu son sang froid face à ce fameux retour de la force. Par ailleurs, ce retour de la force est en plus pour le moment seulement rhétorique pour l’instant en tous les cas.

Il y a quand même deux forts amendements. Je ne suis pas d’accord avec ce qui a été dit en matière de droit international. Je pense que l’année 2024 a été une année extrêmement positive pour le droit international. Pour la première fois, la cour pénal internationale (CPI) s’en est pris à des gens du monde supérieur, développé, occidental. Nettanyaou qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt qui ne concerne plus seulement les dictateurs africains. Pour la première fois, la CPI a déclaré très clairement qu’on était face à un risque génocidaire. Le droit s’affirme. Le boulot du droit avant de sanctionner c’est de s’affirmer et il ne s’est jamais aussi clairement affirmé. Et cela c’est quelque chose qu’on ne pourra plus jamais effacer et avec quoi il faudra faire avec. M. Trump se lance dans son habitude dans le cercle vicieux « Je vais les condamner, les sanctionner tous ces juges etc » [sanction contre le personnel de la CPI qui ne peuvent plus se rendre aux Etats-unis]. On est dans une dynamique d’inversion où on voit un droit qui s’émancipe de sa tutelle occidentale qui en a été le principal géniteur et qui sait se dresser contre les abus , les excès, les crimes qui sont commis par ce monde occidental. Et cela s’est perçu et reçu dans le monde du Sud et c’est très important pour les relations internationales.

Enfin, la mobilisation, l’instrumentalisation, l’utilisation de la force ne marchent pas. Tous ceux qui ont essayé de le faire ex. Poutine n’y arrivent pas. Il faut voir ce que cela donné pour la France au Sahel.

Je ne suis pas tout à fait d’accord en ce qui concerne la Chine. La Chine a effectivement une ambition de puissance à la mesure de ses capacités et de ses succès mais elle se garde bien de ne pas trop mobiliser les instruments militaires parce qu’elle comprend très bien que finalement cela ne rend pas service. Le grand gagnant de cette histoire, c’est M. Xi Jiping qui apparaît paradoxalement comme étant le garant du droit, du droit commercial international, du droit à la souveraineté et à l’intégrité territorial alors qu’il y aurait fort à dire à propos des Ouïghours, du Tibet, de la mer de Chine, des manoeuvres en Afrique. Mais justement ce ne sont pas des manoeuvres de force mais des manoeuvres de ruse comme dirait notre ancêtre Machiavel.

Cette voie de la force je souhaite bien du plaisir à M. Trump car je voudrais savoir quand la dernière fois, les Etats-Unis seuls à réussi, sans mandat des nations unies, à faire quelque chose avec sa seule force mis à part l’opération de Grenade en 1883.

J’aurais voulu terminer sur cette note positive. Mais dès le lendemain de cette écoute, les Echos publiait le 13 février 2025 une interview d’un autre spécialiste, Thierry de Montbrial, évoque la perspective d’une 3ème guerre mondial.

Les Echos : On a cru que le droit pouvait réguler les relations internationales…

Cette croyance est d’ordre idéologique. Beaucoup confondent la gouvernance mondiale et le droit international. (…) L’histoire contemporaine montre abondamment que les grandes puissances n’appliquent le droit que lorsque les décisions qui en résultent sont compatibles avec leurs intérêts. (…) Dans la période de transformation profonde que nous vivons, le réalisme oblige encore plus à distinguer conceptuellement entre gouvernance et droit. (…) les frontières ne cessent de bouger : le principe de l’intangibilité des frontières, sur le long terme, est une fiction. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une seconde guerre froide, qui sera très différente de la première. La perspective d’une troisième guerre mondiale ne peut pas plus être écartée qu’elle ne l’était pendant la guerre froide. Et dans ce contexte, je suis inquiet pour l’Union européenne. (…) Beaucoup de ses Etats-membres sont à mes yeux plus focalisés sur leurs intérêts nationaux que sur ceux de l’Union en tant que telle. (…) [La Chine fera] tout pour atteindre leurs objectifs sur Taïwan. Comme ils ont un système politique qui leur permet d’être patients, ils attendront le moment propice, où les Occidentaux – surtout les Américains – se trouveront en état de faiblesse. Ils en profiteront alors pour s’engouffrer. C’est à mes yeux le scénario le plus probable. (…) Je crains effectivement que les prochaines années soient beaucoup plus dures qu’on ne le croit, et qu’on ne se rassure à trop bon compte. (…) Faut-il également rappeler que c’est la Première Guerre mondiale qui a mis un terme à la première mondialisation ?

On notera néanmoins que Thierry de Montbrial indique que son but n’est pas de faire peur mais d’inviter, surtout les européens à prendre conscience de la possibilité d’une crise majeure et de la nécessité de se réformer. « Les choses pourraient changer dans les prochaines années si l’on n’y prend garde collectivement » mais « les ruses de l’histoire peuvent toujours nous surprendre ».

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