Critique de la science, démocratie et pensée globale

L’effet Dunning-Kruger a été largement instrumentalisé pendant la crise du Covid-19 pour délégitimer toute critique des experts. Mais cette simplification masque un enjeu plus profond : la place de l’expertise dans la démocratie. Faut-il se soumettre aux spécialistes ou remettre en question un savoir devenu trop cloisonné ? Face à ce risque, le développement d’une pensée globale et rationnelle pourrait offrir une alternative.

Au moment de la crise du Covid 19 a fleuri les référence aux théories élaborées dans les années 90 par Dunning-Kruger deux psychologues de l’université de Cornell. L’effet Dunning-Kruger est l’idée selon laquelle les personnes les moins douées surestiment leurs capacités plus que les autres.

Cette théorie a été relayée par le médias qui l’ont relié à tout, au travail à l’empathie et même à la raison pour laquelle Donald Trump a été élu président.

Or, poussé à l’extrême, cette idée légitime l’établissement d’une technocratie. En 2020, il fallait se taire et écouter les sachant qui devaient ne souffrir d’aucune critique afin de pouvoir agir rapidement contre la terreur épidémique de l’époque. Plus encore, à une époque où les savoirs sont très spécialisés elle délégitime tout position même scientifique qui n’est pas dans le domaine précis de recherche concerné.

Avec un tel paradigme impossible de faire de nouveau référence aux vieilles citations : « la parole sort de la bouche des enfants » qui souligne l’intérêt des arguments tirés de l’évidence impossible à voir pour le spécialiste perdu dans des débats compliqués qui se sont éloignées peu à peu de la réalité. Où alors de la définition de Jean Paul Sartre de l’intellectuel : « « personnes qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l’intelligence abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et se mêler de ce qui ne les regarde pas ». Voire la définition moins élitiste de Michel Winock : « Ceux qui concourent à rendre plus intelligible la société dans laquelle nous vivons. »

Pire, la théorie de Dunning-Kruger peut servir à nourrir l’antiparlementarisme. Ainsi un article publié sur un site suisse sous couvert de réflexions sociologiques sur les effets de Dunning-Kruger disqualifie le travail parlementaire et analyse sa soumission à l’expertise des lobbies tout en essayant de trouver des pistes pour résorber un « système dysfonctionnelle ».

L’effet Dunning-Kruger véhiculé est souvent adossé à un schéma qui induit que le savoir ne peut être constaté que par un expert et légitime en fait la direction prise par toute théorie complexe.

Courbe attribuée à la théorie Dunning-Kruger

Une perspective alternative : La crise paradigmatique selon Kuhn

En réponse, on peut opposer une autre théorie du comportement humain tout aussi délétère pour le débat rationnel, le concept de crise paradigmatique, conceptualisée par le philosophe et épistémologue Thomas Kuhn dans son livre La Structure des révolutions scientifiques.

Ce concept est par exemple repris par le philosophe Gilles Lecerf dans un récent article du 11 février 2025 sur AOC pour contester la prétendue dérive néolibérale de l’économie que porterait, entre autres, l’économiste Philippe Aghion.

Pour Kuhn, lorsqu’un paradigme dominant est remis en cause en raison d’un accumulation d’anomalies qu’il ne parvient plus à expliquer, il y a crise paradigmatique. Les promoteurs et défenseurs du paradigme décadent mobilisent toute leur énergie pour tenter de résorber les anomalies qui apparaissent de plus en plus régulièrement et qui deviennent de moins en moins tolérables. En résultent souvent des modèles théoriques d’une grande complexité et d’une sophistication exacerbée qui empêche toute contestation, comme en témoigne l’apogée du modèle géocentrique : l’ajout de multiples épicycles factices permettait d’intégrer artificiellement les anomalies issues des observations tout en maintenant la Terre au centre du modèle cosmologique.

On en déduit qu’il faut refuser de chercher à comprendre ce système complexe et à argumenter. Tout n’est qu’illusion rationnelle. Là aussi on refuse le débat scientifique.

Une réévaluation de l’effet Dunning-Kruger

Dans un article de 2023 publié sur le site Conversions, Eric C. Gaze, maître de conférences en mathématiques au Bowdoin College, nuançait l’effet Dunning-Kruger. « L’effet Dunning-Kruger n’est pas ce que vous pensez ». Gaze invite à démystifier la théorie qui n’a jamais affirmé que les incompétents se croyaient experts.

Selon cet article, il semble que la majorité des relayeurs ne se sont en fait jamais intéressé à la démonstration. Ils sont restés à l’exégèse de la phrase d’accroche de l’article de David Dunning  et 
Justin Kruger « L’une des caractéristiques essentielles de l’incompétence est que la personne qui en est atteinte est incapable de savoir qu’elle est incompétente. ». Il y a une sorte d’instrumentalisation de la théorie portée par une dérive interprétative ou/et une distorsion médiatique qui simplifie l’effet Dunning-Kruger qui donne une légitimité sous couvert de scientificité à l’erreur cognitive courante que la plupart des gens se considèrent meilleurs.

Les travaux de Dunning et Kruger montre plutôt que les personnes ayant de faibles compétences dans un domaine ont du mal à évaluer avec précision leur propre niveau, non pas parce qu’elles se croient supérieures, mais parce qu’elles manquent des connaissances nécessaires pour juger correctement leurs propres performances. Dunning et Kruger en déduisent que les personnes les moins compétentes ont tendance à surestimer leurs performances d’environ 25 % par rapport à leur niveau réel, un chiffre qui est d’ailleurs exagéré.

Pour corriger ce chiffre de 25%, Eric C. Gaze et son équipe vont appliquer une méthodologie mathématique pour critiquer le protocole mis en place par Dunning et Kruger.

Tout d’abord, nous avons créé 1 154 personnages fictifs et leur avons attribué de manière aléatoire un score de test et un classement d’auto-évaluation par rapport à leurs pairs. Ensuite, comme l’ont fait Dunning et Kruger, nous avons divisé ces faux individus en quarts en fonction de leurs résultats aux tests. Comme les classements d’auto-évaluation se sont également vu attribuer de manière aléatoire un score de 1 à 100, chaque quart reviendra à la moyenne de 50. Par définition, le quart inférieur ne surpassera que 12,5 % des participants en moyenne, mais d’après l’attribution aléatoire des scores d’auto-évaluation, il se considérera meilleur que 50 % des candidats. Cela donne une  surestimation de 37,5 points de pourcentage sans intervention humaine.

Pour prouver le dernier point – à savoir que les personnes les moins qualifiées peuvent juger adéquatement leurs propres compétences – il fallait adopter une approche différente.  Mon collègue Ed Nuhfer et son équipe ont soumis les élèves à un  test de culture scientifique de 25 questions . Après avoir répondu à chaque question, les élèves devaient évaluer leur propre performance sur chaque question comme « bien compris », « pas sûr » ou « aucune idée ». En collaborant avec Nuhfer, nous avons constaté que les étudiants non qualifiés sont  plutôt doués pour estimer leurs propres compétences . Dans cette étude portant sur les étudiants non qualifiés qui ont obtenu des résultats dans le quart inférieur, seuls 16,5 % ont surestimé de manière significative leurs capacités. Et il s’avère que 3,9 % ont sous-estimé de manière significative leur score. Cela signifie que près de 80 % des étudiants non qualifiés étaient plutôt doués pour estimer leurs capacités réelles, ce qui est bien loin de l’idée avancée par Dunning et Kruger selon laquelle les étudiants non qualifiés surestiment systématiquement leurs compétences.

La réalité est que les gens ont une capacité innée à évaluer leurs compétences et leurs connaissances.

Science, démocratie et le rôle de la pensée rationnelle

Par les hasards de la vie je n’ai pas fait d’études en Science dure. Je continuerai malgré tout à critiquer la science en m’appuyant sur la Raison, fondements de la démocratie libérale qui depuis les Lumières permet le débat entre citoyens égaux faisant confiance à l’intelligence humaine et s’épanouissant via la méthode argumentative. On pourra toujours me faire un un procès en légitimité. Mais formé aux sciences sociales, je peux m’appuyer sur une solide connaissance de la relativité de la connaissance, évaluer la qualité des sources d’information.

La critique de la science est d’autant plus légitime que l’étude de la société permet de constater la montée aujourd’hui d’un puissant mouvement antidémocratique qui tend à s’épanouir dans tous les champs de réflexion. Afin de lutter contre ce mouvement, il semble encore plus important de redévelopper des théories intellectuelles globales qui peuvent redonner du sens à un monde hyper informationnel, une vision optimiste de l’avenir rassurante pour les citoyens. L’intelligence artificielle peut aider aussi à comprendre les nouvelles théories et à les contestation. Je développerai ce point peut être la prochaine fois.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*