Alors que la guerre fait son retour en Europe, il est intéressant de revisiter des films qui explorent ses séquelles psychologiques. Birdy (1984), réalisé par Alan Parker, aborde le traumatisme de la guerre sous un angle unique : celui de l’amitié profonde entre deux jeunes hommes, Birdy et Al. On est loin de la critique générale de la politique militaire américaine, de l’horreur de la détresse totale d’un « Johnny s’en va en guerre » ou d’un « Apocalypse now ». Ici il s’agit d’une histoire intimiste où la guerre du Vietnam joue presque un rôle anecdotique. Un film où l’on voit poindre aussi une critique de la virilité.

« On était des amis très proches, on n’était pas queer ou quelque chose comme cela. On était juste des mômes un peu fou de Philadelphie » explique Al, rescapé de la guerre, sévèrement blessé au visage avec une mâchoire d acier et quelques broches dans le cerveau, lors de son entretien avec le docteur Weiss. Al a été appelé en renfort pour aider son ami Birdy soigné dans un asile psychiatrique militaire. Tout l’enjeu du film sera d’essayer d’empêcher que Birdy soit enfermé à jamais.
Au delà du lourd passif psychologique de Birdy, il y a une grande sensibilité à laquelle on s’attache au fur et à mesure des flashbacks qui témoignent du lien privilégié qui unit Al et Birdy. On veut croire que Al va réussir à le sauver, cet être tellement étrange, débile ? et pourtant compréhensible.
Al essaye de se reconnecter à son ami qu’il aime passionnément comme ce dernier aime les oiseaux. Archétype du beau gosse populaire, il a été intrigué par ce jeune garçon un peu bizarre, réservé mais qui va l’entraîner dans des projets de plus en plus fous. Une relation où se mêlent camaraderie, attachement viscéral et ambiguïté émotionnelle, ouvre la porte à une lecture queer.
Une lecture queer subtile mais présente
Le film joue habilement sur l’ambiguïté de la relation entre Al et Birdy. Al va de fille en fille, mais Birdy passe avant tout. Parler des femmes avec son meilleur ami, c’est un peu revendiquer sa part hétérosexuelle, tout en donnant une signification à l’intimité qu’il peut y avoir entre eux. Birdy, quant à lui, refoule sa sexualité qui ne peut s’exprimer que dans le cadre qu’il s’est créé pour fuir la réalité, s’envoler, se prendre pour un oiseau.
Birdy est le rêveur, l’introverti obsédé par les oiseaux, tandis qu’Al incarne l’extraverti, pleinement intégré à la société et à la réalité. Leur relation dépasse l’amitié ordinaire par sa profondeur émotionnelle et physique. Plusieurs scènes marquent cette proximité : Leur jeu physique et complice, notamment lorsqu’ils s’enlacent ou dorment côte à côte. L’attachement profond d’Al à protéger Birdy, même après que ce dernier semble avoir perdu la raison. L’ambiance sensorielle et tactile du film, qui évoque une intimité que les normes masculines de l’époque auraient tendance à réprimer.
Birdy va être particulièrement affecté par la guerre. Il s’identifie aux oiseaux, rêvant d’échapper à la pesanteur du monde humain. Ce désir d’évasion peut être perçu comme une mise à distance des injonctions à la masculinité traditionnelle qui valorisent la virilité et le combat (représenté par Al et l’environnement militaire). À l’inverse, il se tourne vers la douceur et la liberté du monde animal. Obligé d’intégré l’armée et de se battre, à la suite d’un accident, il se replie dans un mutisme quasi total. Birdy, en tant qu’homme sensible, est particulièrement vulnérable à la violence institutionnalisée.
D’un point de vue sentimental et sexuel, Birdy semble étranger aux dynamiques amoureuses. Al parle souvent des filles et tente vainement de convaincre Birdy de s’y intéresser. L’absence de désir féminin chez Birdy peut être perçue comme un refus des normes hétérosexuelles dominantes, voire comme un indice de son homosexualité refoulée. Plutôt que de s’inscrire dans ces codes, Birdy se réfugie dans son univers intérieur, où son obsession pour les oiseaux devient un exutoire à ses désirs inassouvis et un moyen d’échapper aux attentes sociétales.
L’opposition aux normes de virilité de Birdy aboutit à son enfermement psychologique et physique dans un hôpital psychiatrique. Seul, Al en tant que figure masculine connaissant les codes, mais aussi lié sentimentalement à Birdy, est en capacité de lui permettre de se libérer.
Alan Parker signe ici un film d’une grande beauté visuelle. La photographie est superbe, renforçant le contraste entre les souvenirs lumineux de l’enfance et l’obscurité de l’hôpital psychiatrique.

Le mouvement de caméra invite à l’onirisme, la liberté et un certain survol des difficultés sociales qu’exprime ce travelling sur les quartiers de Philadelphie.
Malgré la lourdeur du sujet, on ne sombre pas dans le pathos. De petites touches d’humour redonnent de la légèreté à un film, portrait d’une société.
La bande originale signée Peter Gabriel ajoute de la profondeur émotionnelle. Après une première écoute, la musique m’avait semblé datée à cause des synthétiseurs très 80s. Mais en y revenant, j’ai découvert une OST parfaitement en phase avec l’atmosphère du film, oscillant entre envolées lyriques et mélancolie profonde.
Peter Gabriel – Quiet And Alone
Peter Gabriel – Birdy’s Flight (From Not One Of Us)
Peter Gabriel – Sketchpad With Trumpet And Voice
et l’excellent fond sonore de The rythm of heat
Au-delà de son récit, Birdy pose une question lancinante : comment prévenir le traumatisme du soldat ? La guerre du Vietnam, dont les objectifs étaient mal perçus par l’opinion publique américaine, a laissé nombre de vétérans brisés, confrontés à l’absurdité d’un conflit sans véritable sens.
En réponse à ce risque, nos sociétés modernes cherchent à bâtir un nouvel imaginaire collectif autour des notions de « force morale » et de « force d’âme » des nations. Mais cet idéal, censé apporter résilience et unité, se transforme insidieusement en une injonction sociétale, marginalisant ceux qui, comme Birdy, refusent de s’y conformer : les rêveurs, les rebelles, les incompris.
(post mis à jour du 28 juillet 2011)
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