[Spoilers] la série « Adolescence »une série trop sensass pour être honnête

Quand le marketing rencontre la panique morale : analyse d’un succès critique qui brouille les repères.

Calibrée comme un produit marketing, la série Adolescence de Netflix connaît un succès médiatique retentissant qui suscite un vif débat politique sur le masculinisme en ligne — notamment au Royaume-Uni. Si ce sujet peut être légitime, il est toutefois abordé ici à partir d’une situation irréaliste et fantasmée ; en cela, la série participe paradoxalement des dangers de notre époque.

Un paradoxe étonnant : il y a encore quelques semaines, s’alarmait de l’influence de la série Netflix Squid Game (1, entre autres) sur des jeux violents dans les écoles primaires. Aujourd’hui, il semble tout à fait acceptable de permettre au géant du streaming d’entrer dans les écoles pour discuter d’Adolescence, une fiction dramatique où la vie d’une famille bascule après l’arrestation de leur fils de 13 ans, accusé du meurtre d’une camarade.

Grand amateur de séries britanniques, j’ai regardé Adolescence. Mais une fois le visionnage terminé, il me reste une impression étrange. Malgré un très bon jeu d’acteurs, la série ne figurera pas dans mon palmarès personnel. Tout le monde semble trop enthousiaste. Quand les critiques de Télérama au Figaro s’accordent, c’est qu’il y a anguille sous roche.

La frénésie médiatique a généré un Buzz salvateur pour le pionnier de la série à la demande dont la position hégémonique est de plus en plus contestée. Avec une telle exposition médiatique, la curiosité du public fait inévitablement bondir l’audience et permet à la série de s’imposer comme fait de société qui attire rapidement l’attention des politiques. Il semble que l’on soit face à un coup marketing parfait. Cela n’enlève rien à la légitimité du propos : Adolescence soulève des questions cruciales autour du masculinisme, du harcèlement, et de l’impact des réseaux sociaux sur les jeunes qui engendre…. violence et insécurité.

Ce coup marketing arrive au bon moment pour Netflix qui s’est retrouvé ces dernières années confronté à une déception critique croissante et à une concurrence de plus en plus rude, qu’elle vienne du vétéran HBO (Max) ou des nouveaux arrivants opportunistes comme Amazon Prime et Apple TV+. Leader incontesté du streaming il y a encore quelques années, Netflix ne détient plus que 27% des parts de marché en 2024. Avec Adolescence, Netflix peut de nouveau se revendiquer de l’avant garde. Une avant garde narrative mais aussi technique. Télérama est dithyrambique sur l’utilisation de plans séquences gigantesques (chaque épisode de la série est un plan séquence de près d’une heure). France info détaille les semaines de préparation.

Grandiose, le plan-séquence est un procédé technique qui exige une grande maîtrise, tant dans la mise en scène que dans le jeu d’acteur. Les scènes sont filmées d’un seul tenant, sans coupe visible pour le public — du moins en théorie, car la caméra peut discrètement s’arrêter sur une scène fixe, un procédé facilité aujourd’hui par le numérique. Les critiques auraient pu souligner qu’Adolescence n’est en rien précurseur : ces dernières années, les plans-séquences ont fleuri, parfois dans des formats encore plus audacieux — Victoria de Sebastian Schipper (2015), tourné en une seule prise de 2h14 ; 1917 de Sam Mendes (2019), qui avoue avoir d’ailleurs truqué son plan séquence de 2 heures ; conçu comme un faux plan-séquence de deux heures, on trouve même un film russe L’arche russe d’Alexandre Sokourov en 2002. Mais la question n’est pas ici de discuter la prouesse technique (ou l’habileté du dossier de presse d’Adolescence) mais de d’interroger de les objectifs de cette mise en scène.

Pour dire quoi ? Traditionnellement, le plan-séquence sert à capter une forme de réalité brute, sans interruption ni montage, permettant une respiration narrative, des temps morts, des silences. Or, dans Adolescence, ces temps morts sont absents. La mise en scène obéit à la règle cardinale propre aux productions vidéo du Net 2.0 : la captation continue de l’attention. Il ne faut surtout pas risquer de perdre le spectateur.

Cette recherche de l’audience se double d’une approche résolument sensationnaliste. Non seulement les temps morts sont évacués, mais il faut en permanence de l’action — qu’elle soit brutale physiquement ou psychologiquement. Tout cela mène à une peinture caricaturale de la société qui donne une illusion de la réalité.

Adolescence propose en effet une vision caricaturale de la société. Toutes les institutions y apparaissent dépassées, délabrées, en état de décomposition. L’école, bruyante et chaotique, n’est plus qu’un brouhaha malodorant où les professeurs arrivent en retard et peinent à contenir les réactions des élèves. La police, quant à elle, n’intervient qu’après les faits, pourtant capté par une caméra de surveillance, de façon brutale, et semble, comme toute autorité, totalement impuissante. La série brosse aussi le portrait d’une psychologue judiciaire qui, sous couvert de dresser un profil, interroge crûment l’intimité d’un enfant, orientant dès le départ l’échange vers la question du masculinisme.

« On passe de pleins d’émotions différentes, c’est des montagnes russes. » « Pourquoi c’est shooté en plan séquence ? Tout simplement pour que le spectateur regarde la vérité en face. Pour qu’il n’est pas l’impression qu’il regarde un film » (…)

Commentaires de Youtubers critiques de serie

La vérité… ou ce qui y ressemble. Une confusion s’installe autour de cette réalité déformée. Car bien qu’il s’agisse d’une fiction, le dispositif mis en place donne à la série des allures de documentaire. Dès lors, réalité et fantasme se confondent. (Fantasme vient du grec phantasma, qui signifie « fantôme », « hallucination visuelle ».) L’absence de temps morts, combinée au sensationnalisme, court-circuite toute prise de recul : le spectateur, happé, reste prisonnier d’une angoisse diffuse, celle d’un quotidien qui peut basculer à tout moment.

Car Adolescence est un témoignage de la banalité du mal. L’auteur du meurtre à l’apparence d’un enfant innocent élevé dans une famille sans histoire de la middle classe anglo-saxonne. « L’enfant, visage poupin et pantalon trempé d’urine, est soupçonné d’avoir poignardé à mort une de ses camarades d’école » rapporte LeMonde. Le premier épisode s’ouvre sur l’irruption brutale de la police dans le cocon familial.

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Tous les parents peuvent se sentir concernés par cette forme de radicalisation sourde, insidieuse, que les réseaux sociaux pourraient exercer sur leur propre progéniture. Une angoisse naît alors : celle de ne plus savoir décoder le langage adolescent, de perdre toute prise sur leur monde intérieur.

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On se retrouve embarqué dans un flot de mots et de concepts opaques : la manosphère (la mouvance masculiniste), les « incels » (célibataires involontaires dont le stigmate social devient revendication), ou encore la règle des 80/20 (selon laquelle 80 % des femmes seraient attirées par 20 % des hommes, ce qui justifierait l’usage de stratagèmes pour séduire). Autant de théories popularisées par des figures comme Andrew Tate, influenceur britannique sulfureux récemment arrêté en Roumanie pour proxénétisme. La série nous immerge dans une société parallèle, inquiétante, qui fait naître une peur sourde : celle d’être déconnecté du monde réel. Adolescence alerte, mais dans le même mouvement, impose une forme de rappel à l’ordre.

Gare aux parents qui oublieraient leur enfant. L’épisode 4 débute par une scène marquante : un père découvre que sa voiture a été taguée du mot « Pointeur » — une allusion aux délinquants sexuels, laissant planer, l’espace d’un instant, le soupçon d’un inceste comme possible explication rapidement écarté. Le sujet ici est la peur de l’opprobre sociale, omniprésente, poussée jusqu’à la suspicion généralisée, jusqu’à l’intrusion dans l’intimité familiale qui avait déjà été violée lors de la perquisition de la police… jusque dans la chambre des parents.

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De l’explication ? Il n’y en aura pas. La série fait délibérément le choix d’éluder le procès. Le procédé d’accélération utilisé jusque là par le réalisateur donne l’impression d’un plaider-coupable expédié en quatre heures et au bout d’une procédure judiciaire dont on peut questionner le professionnalisme. L’enquête présentée dans le troisième épisode n’est pas conduite par un.e juge mais par une psychologue. La justice est remplacée par une autre institution qui est censée corriger les moeurs de l’individu pour le réadapter à la société. Dans la réalité, à ce stade de la procédure, une procédure psychologique vise seulement à déterminer si le criminel est conscient de ses actes et apte à être jugé. Or, la série nous entraîne dans une longue digression, animée par les questions parfois intrusives de l’intervenante et les réactions violentes de l’enfant. Après une trentaine de minutes d’entretien, l’experte paraît s’être forgé une opinion à partir de quelques connexions fragiles pour revenir à son rôle et clore à la hâte sa mission officielle en quelques questions finales.

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« Tout y est », analyse succinctement la chercheuse Stephanie Lamy pour le journal le Monde. « L’idéologie des incels est le « lookisme », qui se fonde sur l’idée que certains garçons ou hommes seraient « génétiquement opprimés »,c’est-à-dire laids, et que, de ce fait, la société leur doit des corps de femmes « génétiquement supérieures ». On le voit dans la série, alors que Jamie suit des comptes de mannequins sur Instagram et se dit moche. Quand il témoigne de l’intérêt à une femme, il estime qu’elle lui doit de la gratitude. » et d’en déduire « Lorsqu’elle ne la lui accorde pas, il la massacre.« . Nous sommes face au mal absolu, aucune excuse n’est possible.

La série se clôt sur un extrait qui a ému de nombreux internautes, la scène finale dans la chambre de l’enfant où le père, accablé, conclut d’une voix brisée : « J’aurais du fait mieux« .

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On ne pleure ni sur la victime, ni sur le meurtrier. Ce que la série donne à pleurer, c’est la faillite parentale. Le dispositif narratif ne laisse aucune place à l’idée d’une seconde chance — même pour les parents. Aucune possibilité de réinvestir leur rôle, de soutenir leur enfant en prison, ou de l’accompagner dans une reconstruction, notamment psychologique. La rédemption, ici, n’est tout simplement pas envisagée.

Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que chaque parent se sente, presque instinctivement, concerné — voire sommé de s’investir. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’une journaliste, elle-même mère d’un adolescent du même âge, nous invite à franchir le pas dans un article du Point daté du 6 avril 2025.

« Vadim ne dit rien. Le regard scotché à l’écran » (…) Je le sens crispé (…) Je le regarde sans rien dire. Il se tourne un peu vers moi, cherche une réaction, je crois. « C’est impossible de penser qu’un garçon de mon âge a pu faire ça et, pourtant, je sais que c’est une histoire vraie. ». (…) Puis il enchaîne, d’un coup, comme s’il avait besoin de me dire ce qui lui passe par la tête : « Moi, j’ai jamais rien fait de grave, j’ai des copains qui ont déjà volé, par exemple. Je crois qu’ils ne se rendent pas toujours compte de ce qu’ils font. Que ça peut avoir de vraies conséquences. » (…) Puis cette phrase, sortie sans prévenir : « Enfin, c’est quand même pas pareil de tuer des gens sur GTA… et de tuer une vraie personne. » (…) Quand l’experte psychologue entre dans la pièce pour évaluer Jamie, Vadim est surpris : « En fait, il est intelligent. » Il cherche ses mots. « Je sais pas… On pourrait croire que les enfants qui font des choses comme ça, c’est parce qu’ils sont bêtes. Qu’ils n’ont pas réfléchi. Mais lui, on voit qu’il comprend. C’est ça qui fait peur, je crois. » Je le regarde, et je sais qu’il capte la gravité de ce qu’il voit, il met les mots qu’il peut, avec sa logique d’enfant. (…) Ça pourrait être n’importe quel collège. Alors, j’en profite pour lui demander : « Et dans ton collège, c’est pareil ? Il y a encore les populaires, les boucs émissaires ? » Il hausse un peu les épaules. « Je sais pas, peut-être… enfin c’est pas vraiment comme ça au collège » (…) Je le sens un peu rassuré, content que son collège n’ait rien à voir avec ce qu’on voit à l’écran. « Même si je sais que mon collège est très strict et que ce n’est pas partout pareil, en Angleterre, ça a l’air plus violent. (…) « Et toi… tu t’es déjà fait harceler ? » Il réfléchit quelques minutes et me répond : « On m’a embêté quand j’étais plus petit. Tu te souviens quand j’avais les cheveux longs ? Mais c’est fini. » Je l’écoute, et je comprends que, pour lui, c’est derrière. Que ça a été un moment, pas une blessure. Mais moi, j’entends autre chose. Je me dis que ça commence toujours comme ça : une remarque, un surnom, un truc qui fait rire les autres. Il suffit de pas grand-chose. Et de quelques rires autour. (…) Je le regarde, et je me demande ce que ça lui fait, d’entendre parler de virilité comme d’un truc à atteindre. À côté de moi, il s’impatiente : « Franchement, je trouve qu’elle insiste trop sur la masculinité. C’est pas ça le vrai sujet. Oui, j’ai des copains qui font un peu de muscu, mais c’est rare. En vrai, on est tous en train de grandir, nos corps changent tout le temps. Après… Je pense que ça ne doit pas être facile quand on est tout petit. On t’écoute pas pareil. » Je le regarde. Il dit ça sans jugement, juste comme une évidence. Et je me rends compte qu’il parle déjà de hiérarchies invisibles, de ce qu’on devient dans le regard des autres. (…) Il ne comprend pas comment un garçon qui, jusque-là, paraissait normal, presque effacé, peut changer à ce point. Et moi, je le vois aussi. Jamie aurait pu ressembler à n’importe quel garçon de 13 ans. Il a ce visage discret, commun, qu’on croise sans vraiment y prêter attention. C’est justement ça qui trouble : une normalité qui bascule. (…) Quand l’épisode se termine, il semble presque déçu. « On ne voit même pas le procès, dit-il. C’est dommage. » »

« C’est fou de penser qu’un garçon de mon âge a pu faire ça » : on a regardé « Adolescence » avec un ado, Le point, 06/04/2025

Avec tous ces éléments, on peut légitimement s’interroger : comment autant de médias progressistes peuvent-ils tresser des louanges à cette série, et pourquoi des responsables politiques de gauche souhaitent-ils la faire visionner en classe ? Adolescence dresse un portrait sombre de la société, dont on a détaillé toutes les défaillances, ne propose aucune piste de résolution optimiste, pousse le vice à enjoindre d’agir tout en ne permettant pas de se détacher de ses émotions. Les hommes politiques constituent alors l’étape suivante : par eux passe le Graal de la reconnaissance, de l’influence et de l’accès direct aux écoliers. Et comme ces dernières années, ils ont pris la fâcheuse habitude de réagir dans l’urgence à des faits divers atroces, sans se donner le temps d’une véritable analyse, ils alimentent malgré eux, la confusion. Interrogé par une députée travailliste à la Chambre des communes, le Premier ministre du Royaume-Uni, Keir Starmer, déclare — dans une intervention aussi révélatrice qu’illustrative : « A la maison nous regardons la série Adolescence avec nos enfants. J’ai un fils de 16 ans et une fille de 14 ans. C’est un très très bon documentaire à voir…. euh une fiction…« . Un lapsus lourd de sens, et particulièrement dommageable : en confondant fiction et documentaire, le chef du gouvernement et père de famille valide sans distance critique une œuvre dont l’ambiguïté même constitue le principal danger.

Keir Starmer réagit à la série Adolescence devant la chambre des communes

Adolescence participe du narratif de la société toujours plus violente, du retour du mal, de l’inadéquation de nos institutions à y répondre. Face à ce tableau noir, nos peurs collectives nous poussent à en faire la promotion — sinon pour renforcer notre biais de confirmation, du moins pour tenter d’être rassuré par des propositions de sortie de crise, loin d’être évidentes lorsqu’elles sont formulées dans la précipitation et basée sur une analyse fantasmée de la réalité. Après avoir très justement qualifié Adolescence de « hard-hitting TV », le journal de centre gauche The Guardian ne semblait pas convaincu par l’idée avancée dans la foulée, d’interdire les téléphones portables aux adolescents. Dans le podcast Focus, la tentative de faire réagir de jeunes Britanniques — qui se sont dits impressionnés, mais pas directement concernés — a laissé la journaliste sur sa faim. Peut être tout simplement parce que les éléments mis en scène par Adolescence ne pouvant pas s’accorder au vécu réel des adolescents ne permettait, par principe, aucun aboutissement sérieux.

Depuis, le gouvernement brittanique a décidé de faire visionner la série dans les écoles. En France, Élisabeth Borne a, pour l’instant, choisi de ne pas suivre l’exemple anglais. Commentant cette décision, le site, pourtant critique des médias, Arrêt sur images habituellement connu pour son regard critique sur les médias, s’est étonnamment aligné sur la tonalité émotionnelle du moment : « la vérité est ailleurs ». Au lieu d’offrir une véritable distance analytique, il s’abandonne lui aussi à l’ambiguïté du spectacle, appelant non pas à une critique raisonnée, mais à la croyance en une vérité mystique, non questionnable.

#Notre Epoque

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