Vers la guerre, réticence d’un minoritaire

À mesure que la France adopte une posture plus martiale face aux tensions internationales, la rhétorique guerrière interroge autant qu’elle inquiète. Si la défense de la démocratie est mise en avant, l’histoire montre que les périodes de conflit fragilisent souvent les droits des minorités. Le retour d’un discours sur le « réarmement moral », pourrait légitimer un durcissement social. Face à ces défis, la vigilance citoyenne devient essentielle pour préserver les libertés individuelles.

Pawel Kuczynski – mai 2024

Un premier réflexe de repli informationnel

C’est par un email intitulé « Nous sommes seuls. Ça suffit. » que j’ai appris la rupture brutale des échanges militaires entre l’Ukraine et les États-Unis le 28 février. À 7h45, le 1er mars 2025, Le Grand Continent, une revue influente sur la géopolitique, me renvoyait vers un article de Céline Marangé : Après l’Ukraine, la Russie prépare la guerre d’Europe.

L’article ne mentionnait pourtant aucune menace concrète contre l’Union européenne. Il détaillait néanmoins l’augmentation des moyens militaires et de la propagande russes. Une vérification rapide me conduit à découvrir que Marangé a été sollicitée en novembre 2023 par l’État-major français pour réfléchir au développement des « Forces morales de la Nation ». Une notion qui résonne étrangement avec l’allocution d’Emmanuel Macron du 5 mars 2025 sur « la force d’âme d’une nation ». La guerre est-elle déjà là ? La question inquiète autant qu’elle grise, entre conscience historique et vertige face à l’avenir.

Me suis-je laissé gagner par l’inquiétude ambiante comme ces anciens optimistes qui aujourd’hui cèdent aux marasmes ? J’ai ressenti le besoin de me couper des commentaires d’actualité pendant une dizaine de jours, comme je l’avais fait au moment du Covid. La brutalité du changement américain et l’utilisation de cet imaginaire de la Nation, m’ont poussé à prendre du recul, échaudé par la réémergence possible de la propagande, manipulation de l’opinion, déconnexion de la réflexion devant la peur, obligation de soumission à un intérêt public défini par les autorités, manichéisme des solutions.

Après une dizaine de jour de jeûne, j’ai repris les fils d’actualité. Nous restons pris dans un tourbillon de positionnements, mais la raison n’a pas (encore ?) déserté le débat public.

Une France déstabilisée politiquement qui peut retrouver une légitimité militaire européenne

On n’ignore pas que la France est dans une situation particulière de désordre politique. Notre chef de l’Etat, qui voudrait agir dans le désordre du monde, n’est pas exempt de critiques. La pratique du pouvoir autoritaire d’Emmanuel Macron contraste avec son combat affiché pour la démocratie contre l’autocratie russe. De nombreux commentateurs politiques relèvent avec raison qu’il a l’habitude du vocabulaire guerrier : guerre contre le covid 19, réarmement démographique… « Le président ne dramatise-t-il pas trop ? » s’interroge Hervé Gardette dans L’Esprit public du 16 mars 2025 (« Faut-il traiter la Russie de Poutine comme notre pire ennemi ?« ). Emmanuel Macron semble utiliser cette rhétorique pour se redonner une légitimité. On sait qu’il se grise dans les moments tragiques et en oublie parfois la conséquence de ces actes sur l’avenir.

Pourtant la France ne peut pas rester inactive face au retrait américain et à un Donald Trump qui réduit le débat à un choix binaire : la paix à tout prix, quitte à sacrifier l’ordre international. La France a la chance d’avoir une force militaire autonome, elle a des capacités sur l’ensemble du spectre militaire bien que ces investissements solitaires l’empêche d’être en pointe dans les domaines stratégiques des drônes, des frappes de longue portée ou de défense anti aérienne. Contrairement aux pays d’Europe de l’Est qui doivent demander l’autorisation pour utiliser certains équipements (comme les F-16), la France jouit d’une pleine souveraineté militaire et d’une dissuasion nucléaire qu’elle pourrait étendre à d’autres pays européens.

L’évolution du contexte international renforce sa position en Europe. La validation des choix stratégiques de conserver une armée et la dissuasion nucléaire justifie une part de sa dette publique. Ses appels à une défense européenne autonome, longtemps ignorés, trouvent enfin un écho. Elle devient un partenaire incontournable en la matière renforcé par ses liens privilégiés avec le Royaume Unis, autre puissance nucléaire et armée d’envergure. Face à une Russie poutinienne qui développe une imaginaire impérialiste ethnique elle peut rassurer les Etats baltes où vivent d’importantes minorités russes et prévenir une extension du conflit Ukrainien vers la Moldavie.

La nécessité de défendre une idée du monde libre

La France est en situation d’aider à la reprise par l’Europe du flambeau du monde libre. Cette idée post seconde guerre mondiale de reconstruire les démocraties par le droit via « une architecture d’institutions nationales et internationales destinées à renfoncer les systèmes politiques et les relations entre Etats sur la base du respect des droits humaines fondamentaux (protection des individus contre l’arbitraire, égalité devant la loi, séparation des pouvoirs, principe de légalité…) dont le mépris à précipité le continent dans la catastrophe ».

Ce positionnement peut permettre aussi de mettre de l’ordre sur la scène nationale en clarifiant le débat face à une extrême droite et une droite qui contestent ces valeurs d’Etat de droit ; en finir avec les débats incessants sur l’immigration, phénomène très relatif et bouc émissaire d’une absence de vision et de l’incapacité des élites à proposer des solutions d’avenir face à la mondialisation.

Mais pour cela il faudra avoir les idées claires. Un défi difficile à relever dans un contexte saturé d’intox médiatique et de propagande. tâches rendues plus compliquées à une époque d’intoxication médiatique, de propagande russe. Sylvie Kauffman, journaliste et autrice des Les aveuglés qui témoignent du manque de clairvoyance des élites européennes vis à vis de Moscou, observe depuis le retour de Trump à la maison blanche le retour des lobbys russophiles qu’on entendait plus dans les médias depuis l’invasion de 2022. Les médias du milliardaire Bolloré en France s’en font largement l’écho.

Si l’effort financier militaire promet d’être considérable (La France va doubler son effort militaire portant la charge à 100 Md /an facilité par le plan plan ReArm Europe de la commission européenne qui allège les contraintes budgétaires sur ces investissements et va lancer un grand emprunt européen de 800 Md – sur le modèle de l’emprunt Covid), cet effort ne peut réussir que s’il y a un soutien de la population. Or, comme le souligne le journaliste suisse Richard Werly, si une grande partie de l’élite française y est acquise, ce n’est pas encore le cas du français moyen.

Les nécessaires concessions d’un modèle français encore critiquable

Invoquer la nation française ne suffira pas. Il faudra rassurer et convaincre.

Rassurer, en dissipant les confusions : la France ne part pas en guerre contre la Russie. S’il faut réarmer, ce n’est pas pour faire la guerre mais pour maintenir la paix. Un sondage Elabe rappelle que 64 % des Français veulent maintenir l’aide à l’Ukraine (20% veulent même l’amplifier) mais 68% des Français sont opposés à l’envoi de troupes françaises combattantes. Toutefois 67% seraient favorables à l’envoi de troupes françaises pour garantir la paix si un accord de paix avec la Russie est signé. 70% des Français sont favorables à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. 56% des Français sont favorables à ce que la France étende la protection de son arme nucléaire aux autres pays européens.

Convaincre, en dépassant la logique nationale. 55% de Français estiment que la France doit coopérer avec ses voisins pour construire une politique de défense européenne. La France ne doit pas profiter de l’aubaine financière pour favoriser ses équipementiers mais développer de vraie coordinations industrielles avec ces partenaires européens capables de réduire la dépendance aux achats d’armement extérieurs (l’objectif est de passer de 22% d’acquisition européenne à 60% en 2035).

Il faudra aussi transmettre notre vision de la dissuasion nucléaire qui n’est pas celles d’ Etats Unis. Les 290 têtes nucléaires disponibles pour protéger l’hexagone ne sont pas suffisantes pour garantir une sécurité à l’ensemble de l’espace européen. Il faudra faire des choix. Il faudra que cet éventuel parapluie reste sous commandement exclusif français car seulement un chaîne de commande rapide est réellement dissuasive. Comme pour le Nuclear Planning Group (NPG) américaine, des zones d’extraterritorialité autour des vecteurs nucléaire devront être établies. Cela nécessite une confiance de nos partenaires européens mais aussi des opinions publiques.

La confiance en l’opinion publique doit enfin s’obtenir au niveau français. Et on ne peut pas dire que la pratique macronienne du pouvoir l’ai permis. La politisation du conseil constitutionnelle qui est censé contrôlé le pouvoir présidentiel montre ouvertement toutes ses limites. Quand Alain Juppé, un ancien premier ministre nommé par Macron au Conseil constitutionnel, qui siège dans cette institution, sort de son devoir de réserve et intervient directement dans le débat public pour constater « La guerre revient en Europe » « Nous avons aujourd’hui le choix entre la puissance ou la vassalité. » « On est dans un combat historique ». Comment ne pas douter de cette institution qui devrait le cas échéant limiter le pouvoir présidentiel si celui-ci excède ses pouvoirs ?

La confiance ne pourra revenir qu’en échange d’un renforcement des contre-pouvoirs dans notre démocratie. Et ce n’est qu’à cette condition qu’en tant que citoyen je pourrais soutenir sereinement cette militarisation de la société. Si la France veut défendre la démocratie, elle doit devenir plus démocratique, pour qu’on ne puisse la suspecter de développer elle même un impérialisme, internationalement ou en interne alors que le procès du présidenten autoritarisme persiste.

La vigilance nécessaire du minoritaire

En tant que minorité sexuelle, je ressent le danger que le retour de la guerre peut faire courir à mon identité. Une chronique écrite le 19 janvier 2024 de la militant féministe Anne-Cécile Mailfert rappelait très justement : « En dramatisant à l’excès, le Président [espère] comme aujourd’hui mobiliser et créer l’union nationale autour de lui. (…) En utilisant cette rhétorique belliqueuse avec une telle légèreté, Emmanuel Macron nous accoutume à l’idée de la guerre. (…) La guerre n’est pas un jeu de mot, elle laisse des traces indélébiles sur des générations. Féministe, je sais que la guerre est l’expression la plus brutale de la violence virile, dans laquelle meurent nos enfants que nous n’élevons ni pour tuer ou ni pour être tué. (…) La dernière fois que l’on parlait de réarmement moral c’était en 1938. A l’époque, les créateurs de cette expression et de ce mouvement qui disait se battre pour la paix, s’inquiétaient de la remilitarisation de l’Allemagne.« 

Je suis inquiet, mais pas fataliste. La société française a des ressources. Contre toute attente, le Rassemblement national n’a pas réussi à remporter le pouvoir en juin 2024. Au regard des résultats du sondage Elabe, la géographe Nicole Gnesotto soulignait la grande lucidité des français comparée à sa classe politique. L’heure est sans doute à la nécessaire mobilisation citoyenne, française, européenne. Mais une mobilisation vigilante. A suivre…

Pour approfondir :

L’esprit Public Faut-il traiter la Russie de Poutine comme notre pire ennemi ? / Economie de guerre : qui doit se serrer le ceinturon ? 15 mars 2025

Arrêt sur image : Guerre en Ukraine : montagnes russes dans les médias, 14 mars 2025

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